Nous avons déménagé l’année suivante à Paris. J’ai poursuivi mes études théâtrales à l’Atelier Juliette Moltes, et ce fut une expérience assez traumatisante, puisque la directrice a fini par me virer avant le spectacle de fin d’année. Pour vous la faire courte, elle me faisait me sentir bonne au plateau, et le lendemain, j’avais l’impression d’être une vraie ratée. Son emprise était telle que je lui trouvais toutes les excuses du monde quand je parlais à Thom de son comportement pendant ses cours, malgré le fait que ce dernier tentait de m’ouvrir les yeux sur la toxicité de cette personne. Elle humiliait ses élèves sur scène, et les félicitait le lendemain.

La fois de trop fut le jour où elle m’a reproché de m’être absentée, à quelques semaines du spectacle de fin d’année, pour aller aux obsèques d’une amie. Elle refusait que j’assiste à la masterclass prévue ce jour-là, et m’imposait de « régler ce conflit dans son bureau » ; ce que j’ai refusé, publiquement. Je ne l’avais jamais vue aussi rouge et en colère. On aurait dit un dragon crachant du feu. Après m’avoir menacée de me « tirer par les cheveux si je ne sortais pas de cette classe », je suis partie en claquant la porte, et ne suis plus jamais revenue.
J’ai eu besoin de temps pour me remettre de cette violente altercation, car j’avais bossé dur pour le spectacle de fin d’année, et elle avait envoyé un mail à toute l’école, professeurs compris, pour m’exclure du projet. Malgré tout, je m’étais libérée d’un poids… et, sans le savoir encore, de son emprise. Fort heureusement, j’ai gardé de bons liens avec des copains rencontrés là-bas, que je revois encore aujourd’hui, et perdu de vue d’autres qui s’étaient positionnés contre moi.
Je me suis mise à postuler sur des projets amateurs et bénévoles qui recherchaient des comédiennes. C’est à partir de là que j’ai commencé à faire des sketchs sur le net. Yacetom, à leurs débuts, m’ont fait confiance et m’ont permis de m’amuser à nouveau. Avec eux, on pleurait de rire à chaque tournage : c’était la liberté de pouvoir exprimer à nouveau mon potentiel comique, sans barrières, sans cadre.
Quand je me suis sentie prête à reprendre les auditions, je me suis présentée à l’École de Théâtre de Paris, qui offrait des cours du soir, ce qui me permettait de travailler en journée. La directrice, Colette Louvois, ancienne sociétaire de la Comédie-Française, était une vieille femme adorable et respectée. Le problème, c’est que malgré l’immense liberté de jouer ce qu’on voulait comme scène, il y avait beaucoup de monde. Tout le monde ne pouvait donc pas passer sur scène le même jour, et c’était ouvert à tous, tous niveaux confondus. Je me voyais stagner, alors que j’étais désireuse d’évoluer et de confronter mon jeu à d’autres comédiens expérimentés.

Un soir, elle m’a présenté à sa fille, Wally Bajeux, qui donnait des cours professionnalisants juste au-dessus de notre atelier. J’ai été charmée par les exercices qu’elle leur donnait à faire sur le plateau, la réflexion du jeu et du texte, l’interprétation plus poussée, la recherche de la justesse. Elle ne travaillait qu’avec 4 ou 5 comédiens. J’ai donc demandé si je pouvais faire un essai chez elle, puis je suis devenue son élève pendant quelques mois.

Le schéma de mon expérience avec Juliette Moltes s’est reproduit sous mes yeux. Différemment sur certains points, mais le résultat a fini par être le même. À force de rabaissements et de malaises répétitifs sur scène, à force de comparaisons avec les autres comédiens, je finissais par jouer faux, et perdais petit à petit mon assurance. La Sarah fière de ses 18 ans était restée à Lyon, dans cette école qui m’avait offert une chance. Mais depuis Juliette Moltes, dès que je perdais confiance, un mécanisme se mettait en place, et je disparaissais, en me demandant ce que je foutais là.
J’ai donc pris la décision d’arrêter les cours de Wally, et j’ai joué dans le spectacle de fin d’année de sa mère, Colette Louvois. Je l’avoue : retrouver ma zone de confort, à ce moment-là, m’a aidée à ne pas quitter ce milieu. Ce que je reprochais à ses cours m’a fait me sentir suffisamment bonne pour faire rire toute une salle de spectateurs, et m’a redonné la foi dans le bonheur de faire du théâtre. Le goût du jeu. Parce qu’à la base, le jeu, c’est censé être un jeu. Quelque chose d’agréable, où on retrouve son âme d’enfant et où on explore son potentiel d’acteur.

