Blog #3 – Une autre vie … !

J’ai cette impression que ça fait 40 ans que la vie que je vis n’était pas la mienne. Elle me paraît aujourd’hui si insipide, vide de tout sens. Et pourtant, j’ai vraiment eu l’impression de faire ce que je voulais faire.

J’ai été musicien professionnel pendant 20 ans. J’ai commencé avec d’autres jobs à côté car c’est toujours très dur d’avoir le saint Graal pour un artiste en France : l’intermittence du spectacle.
Alors pendant près de 8 ans, j’ai fait plein de jobs. En restauration, en animation, en supermarché, dans la presse gratuite, comme croupier de poker et, bien sûr, comme professeur de musique. Quand j’ai réussi à avoir mon premier statut, j’ai ressenti une sorte de délivrance. Mais elle n’a pas été très grande car, au-delà d’avoir de l’argent tous les mois pour faire ce que tu aimes, il faut penser à renouveler tous les ans. Et renouveler, ça signifie surtout tout recommencer à zéro à chaque fois.

Quand tu commences une carrière, c’est très dur dans la musique, et particulièrement dans le jazz, car il y a énormément de monde sur le marché, des gens de talent, et très peu de places. Avoir un poste fixe dans un orchestre, c’est quasiment chose impossible, à moins d’avoir une chance incroyable. Ta seule chance, c’est de trouver des dates qui paient ou alors qu’on t’appelle pour ça. Mais on ne va pas se mentir : quand tu joues d’un instrument à vent comme moi, le saxophone, tu n’es pas forcément celui qu’on appelle en premier. Alors tu dois tout trouver tout seul. Les dates en club, les festivals, peut-être même quelques dates d’événementiel. Sauf qu’en fait, tu n’es personne et donc personne n’a entendu parler de toi. De ce fait, c’est très compliqué d’avoir des contrats. Alors il te reste les jam sessions pour te montrer, mais aussi pour réellement apprendre le métier.

J’ai adoré autant que j’ai détesté les jams. C’est un super moment parce que tu rencontres vraiment du monde, et tu peux aussi montrer pourquoi tu travailles. Parfois, il se passe de super choses dans les jams. Mais la plupart du temps, c’est plus fait pour s’afficher que pour passer un vrai moment de convivialité, chacun voulant montrer aux autres qu’il est le meilleur. Les jams, c’est aussi le moment où tu te rends compte que tu n’es pas aussi bon que ce que tu pensais, et ça te permet de voir tout le chemin qu’il te reste à parcourir. C’est à la fois motivant et démotivant.

C’est aussi le moment où tu te rends compte que tu es seul, surtout quand, comme moi, tu arrives à Paris sans connaître personne, que tous les gens sont déjà dans des groupes bien distincts et que c’est très dur d’en intégrer un seul. Pour ma part, je pense qu’en 10 ans à Paris, je n’ai pas réussi à intégrer un seul groupe. Déjà, je ne bois pas et je ne fume pas, et ça, dans un milieu où c’est presque une seconde nature… Du coup, je suis le gars pas drôle qui ne sait pas s’amuser. Et puis, quand tu débarques, il y a aussi le fait que les gens pensent qu’ils vont pouvoir avoir du travail grâce à toi. Sauf que déjà, toi, tu n’en as pas, alors en avoir pour les autres, c’est compliqué. Donc toutes ces personnes qui venaient manger à ta table pour le côté friendly finissent bien vite par partir. Et puis, tu te rends compte encore une fois que, finalement, tu es seul.

Alors tu bosses, tu travailles dur pour monter une formation, avoir des dates, te montrer encore et toujours. Et puis, quand tu as suffisamment de notoriété… tu peux enfin faire ce qu’il y a de merveilleux dans ce métier : le partager avec les grands maîtres. J’ai eu l’occasion, sur ces dernières années d’intermittence, de pouvoir le partager avec certains des grands maîtres que j’adore : Grant Stewart, Harry Allen, Joe Magnarelli, Jim Rotondi, Saul Rubin, Jeb Patton. Ils ont tous apporté une expérience unique. Parfois très bénéfique et parfois plus compliquée, mais je ne regrette rien.

Monter des tournées avec ces grands musiciens m’a aussi appris beaucoup de facettes d’un métier qui ne devrait pas être le nôtre. Alors que les artistes avec plus de notoriété ont des agents, des managers, des community managers, des imprésarios et j’en passe, bah toi, tu dois tout faire seul.
Prendre contact avec le musicien que tu souhaites inviter, négocier avec lui son salaire (pas trop non plus, c’est eux les stars après tout), réserver l’avion, recruter les autres musiciens de l’orchestre. Relever la musique, l’apprendre, puis rechercher des lieux, des dates de concerts, tout en faisant attention au parcours pour ne pas que ce soit trop épuisant dans les trajets. Négocier les contrats avec les lieux. Proposer une affiche que tu auras au préalable faite, pourquoi pas un montage vidéo, du son. Réserver les trains, les hôtels, les restaurants. Faire des recherches de subventions. Et une fois que tu as finalisé tout ça, ne pas oublier que tu dois prendre du temps pour pratiquer ton instrument, sinon ça ne sert à rien si tu es nul.

Après la tournée, il faut bien s’assurer que les lieux paient. Parfois, ce n’est pas toujours le cas. Et une fois que tous les lieux ont payé, il faut payer les musiciens. Et si toutes les planètes se sont alignées, que tu as réussi à avoir de belles dates, quelques subventions et que la balance est correcte, peut-être que tu pourras te payer une fois que tu auras payé la personne qui doit faire l’administratif et centraliser tout l’argent. Et bien oui, tu passes toujours en dernier.

Et quand tu auras fait quelques tournées, que tu auras pris du plaisir ou pas, il faut aussi se dire que les autres musiciens du milieu, pour la plupart, seront mécontents parce que toi, tu as pu et pas eux. Et du coup, tu ne te sens plus trop à ta place dans le milieu et tu finis par faire les choses dans ton coin. Et toute cette envie concernant ce métier, qui devrait pourtant être l’un des plus beaux, devient tout à coup amère. Et tu te demandes pourquoi tu te bats autant.

Pour toi. Et contre tous…

Bon, c’est vrai que le portrait que je fais du métier semble un peu sombre. C’est pour cette raison que j’ai mentionné au début du blog que j’ai autant adoré que j’ai détesté ce métier. La vérité, c’est que sans ce côté administratif horrible et aussi le fait qu’il n’y a pas assez de travail pour tout le monde, c’est de loin un métier incroyable. Je pense que je serai toujours musicien dans mon cœur et dans mon âme. La musique m’a pris aux tripes comme rien d’autre en ce monde. Et pourtant, j’ai beaucoup de passions, mais nous en reparlerons plus tard.

Ce qui est sûr, c’est que durant toute ma vie de musicien, j’ai vécu corps et âme pour cette musique que j’ai tant aimée. Être sur scène et ressentir qu’il se passe quelque chose qui nous transcende, nous transporte et se crée instantanément… c’est comme magique. Alors oui, c’était souvent dur. Mais la musique sera en moi tout le reste de ma vie et je continuerai à ressentir des choses fortes en écoutant du jazz, surtout celui des grands maîtres !