Blog #4 – Une vie de musicien

Dans le précédent blog, je vous ai parlé de musique, ou plutôt de mon métier de musicien, et principalement en mal. Je vais essayer de rectifier le tir aujourd’hui et vous raconter pourquoi j’ai fait ce métier pendant tant d’années.

Pour commencer, mon rapport avec la musique a débuté vers l’âge de 8 ans. Comme beaucoup d’enfants, mes parents m’ont inscrit à l’école de musique du village. J’en ai fait quelques années, solfège et compagnie, mais le travail, la rigueur et, en vrai, le fait de devoir travailler seul dans ma chambre, ça me saoulait. Je ne comprenais pas vraiment l’utilité et surtout, je n’y arrivais pas, ce qui me frustrait énormément. Du coup, comme beaucoup d’enfants, j’ai abandonné très tôt, vers 11 ans.

Arrivé au lycée, j’ai rencontré un groupe de potes qui faisaient tous partie du même groupe depuis le collège. Ils avaient tous fait les classes CHAM et passaient beaucoup de temps à jouer ensemble. Passer du temps avec eux m’a vraiment redonné envie de faire de la musique, alors j’ai recommencé en école et au lycée avec eux. À la fin du lycée, comme beaucoup, j’étais perdu sur ce que je voulais faire. Et vu que la musique, c’était sympa, je me suis dit : « Ouais, pourquoi pas ! » J’ai donc passé les concours d’entrée au conservatoire, sauf que… je n’avais pas le niveau. Je savais juste lire la musique et, en jazz, on improvise beaucoup. Du coup, je n’ai pas été retenu, du moins sur le moment. Quelques jours après les auditions, le professeur de saxophone du conservatoire m’appelle pour me dire qu’un élève s’était désisté et qu’ils avaient donc une place. Sans trop réfléchir, je me suis lancé là-dedans.

Encore une fois, je ne me rendais pas vraiment compte du travail que ça allait demander, mais j’étais motivé sans vraiment savoir comment m’y prendre. Les deux premières années au conservatoire ont été catastrophiques. J’étais là sans vraiment savoir pourquoi. En fait, je n’avais jamais vraiment réfléchi à ce que je voulais faire de ma vie. J’étais juste là et j’avançais. La troisième année a été un changement pour moi, sans vraiment savoir pourquoi ni comment, mais j’ai trouvé quelque chose qui me parlait. C’était la musique de Dexter Gordon. Le timbre de son instrument, ses phrases, son sens mélodique… c’était une évidence. Je voulais jouer comme lui. J’ai alors commencé à l’écouter tous les jours : en voiture, dans le train, à la maison, tout le temps. Et plus je l’écoutais, plus je tombais amoureux de cette musique. Je ne sais pas vraiment comment l’expliquer, mais cette musique me parle. Je la comprends, je la ressens, elle me touche profondément, au cœur et à l’âme.

Après le conservatoire, j’ai commencé à jouer dans les clubs, d’abord à Lyon. Je me couchais tard tout le temps. On finissait à 4 ou 5 heures du matin, on jouait toute la nuit et on écoutait aussi les autres. Parfois, des musiciens qu’on ne connaissait pas jouaient dans les clubs, mais on savait que c’étaient de grands messieurs. C’était cette vie-là que je voulais vivre.

En 2012, c’était tellement dur de vivre de ça que j’ai tout stoppé pendant 6 mois pour faire une transition professionnelle sur Paris en tant que croupier de poker. Mais ça n’allait pas. Je dormais chez des musiciens, je passais beaucoup de temps avec eux et, après le travail, j’allais dans des clubs pour jouer. Finalement, même si j’adorais le métier de croupier, je n’ai pas pu tenir. Une nouvelle fois dans ma vie, je n’y trouvais pas de sens. Pendant que mes collègues partaient pour des concerts, des tournées partout en France, moi j’étais enfermé à distribuer des cartes. J’étais envieux.

J’ai donc tout plaqué… de nouveau… et je me suis réinstallé à Lyon. J’ai eu mon premier appartement où, cette fois, je vivais seul… Pas de coloc, pas de copine. Juste moi qui rentrais le soir pour dormir, travaillais mon instrument toute la journée et partais dans les clubs le soir. C’est vrai que ce métier nous permet de gérer notre journée comme on le souhaite. On se lève quand on le veut, on travaille si on le veut… Bien sûr, ça a des répercussions, mais on gère. La journée, soit tu travailles ton instrument, soit tu pars faire des sessions avec les collègues. Je ne parle même pas du démarchage pour trouver des dates, c’est évident et j’en ai déjà beaucoup parlé.

Quand je suis revenu cette même année sur Lyon, c’est la première fois que j’avais fait le choix de faire de la musique. Ce n’était plus un choix par défaut parce que je n’avais rien fait d’autre, mais un choix conscient.

Et quel choix !

Le choix conscient de faire de la musique change complètement le mindset. Tu sais pourquoi tu fais les choses. Tu sais pourquoi tu te lèves le matin, tu t’acharnes plus pour y arriver. Ça a du sens. Ça m’a bien évidemment demandé beaucoup de travail, mais c’est à ce moment-là que j’ai trouvé mes premiers gros contrats. Et puis, cette même année, j’ai aussi enregistré mon premier album.

Mon premier album est né d’une raison plutôt que d’une envie. En revenant à Lyon et en choisissant de vraiment faire de la musique ma vie, je me suis aussi confronté au pourquoi j’avais arrêté la première fois. Quand tu n’es personne, tu n’as pas de dates. Et quand tu n’as pas de dates, eh bien, tu n’es personne. C’est vraiment le chien qui se mord la queue. Le problème, c’est que quand tu n’as pas de relations, que tu ne sors pas d’une grande école ou que tu n’es pas au bon endroit au bon moment, c’est toujours très compliqué de percer.

Alors je me suis dit que si je voulais me démarquer, je devais faire quelque chose d’inhabituel pour un mec de mon niveau, qui était très bas à l’époque. Je voulais faire des concours et avoir quelque chose à présenter aux différentes salles ou aux festivals. Quelque chose de professionnel. Pas une vieille bande-son enregistrée à la va-vite ou une vidéo tournée rapidement dans un club. Je voulais taper fort, tout de suite.

Alors j’ai commencé à écrire, écouter, écrire, relire, jouer, réécrire. Mais le seul problème — et ça, je m’en suis rendu compte des années plus tard — c’est que je n’écrivais pas vraiment ce qui me faisait plaisir. J’écrivais dans le but d’être remarqué par les festivals. Et à l’époque, le style était beaucoup plus tourné vers le jazz moderne. Comme j’aimais beaucoup Joshua Redman, j’ai voulu écrire un peu dans son style, un jazz bop mais résolument moderne. Bon, je ne suis pas mécontent de ce premier album, mais au final, ce n’était pas vraiment la musique que je voulais défendre.

De cet album est né mon premier vrai groupe. Dans ce premier groupe, il y avait un pianiste qui m’a beaucoup appris et soutenu pendant de nombreuses années. Et merci à lui, parce que s’il n’avait pas été là, ça aurait été plus dur pour moi. Après plusieurs représentations avec cette formation, pendant presque un an, je me suis rendu compte que ce n’était pas la musique que je voulais vraiment défendre. Je voulais revenir à un format beaucoup plus jazz standard.

Le problème, c’est que lorsqu’on met ça en avant, avec aussi le fait que les musiciens qui m’accompagnaient n’avaient pas beaucoup de temps à m’accorder pour répéter ce répertoire ultra précis, j’ai dû me séparer de certains pour travailler avec d’autres qui avaient plus de temps. Pour être plus précis, le contrebassiste ne voulait pas jouer des standards et le batteur n’avait tout simplement pas de temps à accorder au projet. Ce n’était pas évident, mais j’ai dû me séparer d’eux et j’ai gardé le pianiste avec moi.

J’ai donc reformé le groupe avec des musiciens du même calibre, mais plus disponibles et davantage dans la fibre musicale que je désirais. Et avec eux, on est revenu aux standards : Rollins, Dexter et, plus tard, en arrivant à Paris, j’ai découvert Grant Stewart, qui marquera à jamais ma manière de jouer. J’ai donc intégré un peu plus de son répertoire.

En arrivant sur Paris et en jouant beaucoup, énormément plus, avec des musiciens d’un meilleur niveau, j’ai ressenti que je n’avais plus envie de rester sur Lyon. Je devenais aussi beaucoup plus sûr de moi et plus exigeant dans ce que je voulais. J’étais mieux préparé pour les concerts quand je revenais sur Lyon. Et ma manière de diriger les autres était elle aussi plus précise, plus exigeante. C’est à ce moment-là que j’ai compris que je ne pouvais, et probablement ne voulais, plus continuer ce projet. Je ne sais pas si je peux dire ça comme ça, mais j’ai senti qu’ils n’étaient plus au niveau de mes exigences. Et petit à petit, j’ai fini par ne plus trouver de dates vers Lyon et par prendre de la distance avec eux pour me tourner de plus en plus vers ma vie parisienne.

En arrivant sur Paris, tout était beaucoup plus exigeant. Autant les sessions, les concerts que les jams. Mais qui dit plus exigeant dit aussi moins friendly. Ma première jam session ne s’est vraiment pas bien passée. Je me sentais nul, c’était très compliqué. Un pianiste m’avait même un peu humilié sur scène. Sur le moment, en tout cas, j’ai surtout compris que je n’avais pas envie de m’entourer de personnes avec lesquelles je ne me sentais pas bien.

Je pense que j’ai vécu à fond ma vie de musicien à Paris. Des sessions en journée, parsemées de quelques cours, et des concerts le soir, suivis de jam sessions. J’ai beaucoup été dans les clubs. Sur certaines périodes, je pense que j’y étais vraiment tous les soirs. Ce qu’il y a de bien quand on sort tous les soirs, c’est qu’on finit par être connu des ouvreurs et ouvreuses de club. Donc on finit par ne plus payer les entrées pour aller voir de chouettes concerts. Et j’ai vraiment pu voir de chouettes concerts que je n’aurais peut-être pas pu voir si j’avais eu un job lambda.

Le revers de la médaille est présent aussi. Par exemple, la vie à Paris est extrêmement chère, au point qu’on ne pouvait pas vivre en ville mais en banlieue, et ça a parfois été très dur. Je me souviens qu’on avait tout juste de quoi payer le loyer et manger tous les mois. En vrai, il ne restait presque rien à la fin du mois.

Le statut d’intermittent, c’est à la fois bien, mais aussi une horreur. C’est comme une épée de Damoclès qui est en permanence présente au-dessus de vous. Si une année, vous n’avez pas votre statut, autant dire qu’il n’y a pas d’argent qui rentre. Et même si on travaille chaque jour, chaque minute, à chercher des dates, faire des sessions ou encore tout simplement pratiquer l’instrument, si on rate une seule date et qu’on n’arrive pas à faire le nombre à temps, pas de statut et donc pas d’argent. Mais j’y reviendrai plus tard.

À Paris, j’ai quand même réussi à gagner ma vie de différentes manières, mais ce n’était jamais vraiment évident. Bien sûr, il y avait le statut d’intermittent, mais on a aussi travaillé dans différentes choses avec Sarah, notamment dans l’immobilier. Ça a permis de compenser aussi les différentes années où c’était compliqué avec le statut.

J’ai aussi monté mes plus gros projets artistiques et fait mon second album.

Mais ce sera l’objet d’un autre blog…